Je suis la fille d’une chèvre qui vole
Algérie, 2018

“C’est une chèvre, même si elle vole” est un adage populaire arabe utilisé quand une personne s’obstine ou refuse de reconnaître des choses évidentes. 

Comme pour toutes les familles de pieds noirs, l'Algérie est une histoire complexe et empreinte d‘abandon, de sang, de déchirement, parfois de culpabilité, souvent de non-dit. Pour mon coeur de fille et de petite fille de pieds noirs, l’Algérie ce sont des souvenirs rapportés de mes grands parents paternels, qui me parlaient du pays et me racontaient la verdure, l’odeur des orangers, leurs souvenirs joyeux d’enfance, et m’ont inculqué leur culture culinaire... et malheureusement, aussi, des souvenirs de terreur, d’attentat, de sang et de souffrance. 

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“ Avec mon père, ça a toujours été conflictuel. Après une année de thérapie intense tous les deux, il décide d’aller dans son pays natal. Contre toute attente, il me propose de l’accompagner. “

Quand on évoquait l'Algérie, le déchirement était encore palpable, la blessure à vif. Pendant longtemps, ce pays était un mirage dont je ne connaissais que des bribes, des repères flous dont j’imaginais les contours, et rassemblais des petits bouts les uns après les autres, au fil des années, pour tisser l’histoire. L’école nous avait appris une histoire simpliste et binaire qui m'avait mis hors de moi et à laquelle je ne voulais pas croire : ma famille n’était pas des colons pilleurs. Petit à petit, j’ai eu besoin de comprendre. 

Mon père est né à Alger, en 1961 et a fait ses premiers pas dans la ville d’Annaba, anciennement appelée Bône. Avec mes grands parents, il part après l’exode, en 1964. Ils font parti de ceux qui sont restés deux ans après l’indépendance. Pour des raisons professionnelles, à 57 ans, mon père prévoyait de se rendre dans son pays natal, qu’il n’avait pas retrouvé depuis. Il me propose de l’accompagner, il sait que c’est l’occasion pour moi, enfin, de réaliser ce voyage dont je parle depuis toujours. A ce moment là, ma relation avec mon père était pourtant complexe : après de longues années de conflits puis une année de rupture, nous sortions tout juste de thérapie, que l’on a suivi tous les deux, à ma demande. Nous commencions tout juste à reprendre contact.

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“ J’avais besoin de sentir, d’éprouver ces rues et ces paysages dont on m’a tant parlé. “

On partira 10 jours, aux côtés de ses collègues et amis, sur les traces de notre histoire, en Kabylie. Une chasse au trésor qui est née d’une rage de comprendre, un besoin d'apaiser mon histoire, de renouer avec mes racines - mais aussi, et surtout, avec mon père. 

Dans les rues d’Alger, le soir.

Dans les rues d’Alger, le soir.

Il me manquait quelque chose pour entamer ma vie d’artiste.
Il me manquait des racines. 

Depuis petite je voulais aller en Algérie. Je pensais que ça allait être un des grands projets de ma vie, mais à part écouter les histoires et les souvenirs de mes grands parent, faire des recherches dans mon coin et questionner tous les algériens que je croisais pour comprendre l’Histoire, je n’avais pas vraiment entrepris ce grand projet qui me tenait tant à coeur. J’étais trop occupée à courir de partout, monter ma boîte, fuir en avant, ne jamais m’arrêter, enchaîner les petits burn out. 

Toujours faire, faire, faire.

Mais j’avais eu cette vision : un jour, j’irai. Comme je savais qu’un jour je serai artiste. Chaque année, je me le répétais, sans vraiment mettre ce grand projet dans le réel. L'Algérie et mon travail d’artiste étaient en berne. 

Avec papa, ça a toujours été compliqué. J’ai grandi dans ses pas. Comme beaucoup de jeunes femmes je voulais lui ressembler, lui faire plaisir, qu’il soit fier de moi. Malgré tout j’étais en manque d’amour. J’aurai fait n’importe quoi. Je me suis longtemps écrasé devant lui, j’ai suivi son rythme. Jusqu’à m’oublier. J’ai tu mes besoins, ravalé mes rêves d’artiste. Pour être reconnu, pour être accepté. J’ai mis de côté mes élans créatifs pour plus tard. Quand je serai prête. Un jour.

En attendant, observer était la seule posture dans laquelle j’arrivais à exister et à trouver ma place. Je me suis mise en retrait, bien cachée derrière mon appareil photo. Et j’ai commencé un long travail photographique. En algérie j’ai fait la même chose : je me suis effacé pour laisser de la place à mon père. Après tout, c’était l’occasion de renouer avec lui.

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Portrait de mon père et un paysage des montagnes Kabyles.

Au fur à mesure de notre périple, les choses se détendaient. J’ai vu les épaules de mon père, doucement, se décontracter. C’est fou ce que le déracinement fait sur le corps des hommes, et sur toute la lignée derrière.

Je regarde mon père et j’ai la sensation d’avoir accès à lui pour la première fois. Je fais les tout premiers portraits de mon père. Enfin, je le sens présent.

 

La série :

 

Depuis l’Algérie il s’est passé quelque chose de profond en moi. Avant, je gesticulais pour qu'on me voit, pour qu'on m'aime. Je n’étais pas simplement là. Mon souffle était court, tout était bloqué en haut, je ne puisais aucune énergie du bas. J'étais coupé en deux, et je ne ressentais pas mon corps. Je n’avais pas accès à l’autre partie de moi, celle qui touche le sol et qui sent d’où elle vient. C’était physique. 

Il me manquait quelque chose pour avancer. Je devais m’ancrer, puiser dans mes racines pour avoir de la force, plutôt que de continuer à courir vers l’avant pour attraper quelque chose que je ne maîtrisais pas. Le regard des autres, la reconnaissance, combler le manque de racine par l’air et par le vent, tout autour. C’est ça qu’il s’est passé en Algérie : j’ai commencé à m’ancrer. 

 

Images d’archive :

Mon grand père, sur la route de Batna.

Mon grand père, sur la route de Batna.

 
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La maison des Dunes, 1958, Algérie

“Dimanche, lever 6h30. Ali vient nous chercher et nous filons plein Est, direction la Kabylie, avant que la circulation ne soit impossible. On  emprunte la route à 6 voies (celle qui longe la baie). Au km 20,  nous passons à proximité de Bordj el Kiffan, que tout le monde ici appelle encore «  Fort de l’Eau »,  lieu mythique pour la famille Dupré puisque c’était là que Mémé Lucette avait la fameuse maison des « dunes », maison de vacances de Mamoune, Pierre, et bien d’autres. “

Extrait du journal de voyage de mon père.


Mon père, Route de ringad, Algérie 1962 et photo d’identité de ma grand mère jeune, en Algérie.

Env. 150 images d’archives ont été numérisées dans le cadre de ce projet.
Des projections sont en cours de création.

 

Exposition à la Galerie MCAA à Lyon, Mai 2020